"Adieu Ma Russie" : UN Historien à la Recherche de Son Père et D'Un Pays Tant Aimé



"Adieu Ma Russie" : UN Historien à la Recherche de Son Père et D'Un Pays Tant Aimé
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En juin 2023, l'historien Nicolas Werth s'apprête à commettre l'irréparable.  Alors que le régime de Poutine a envahi l'Ukraine l'année précédente, le président de Mémorial France , une association qui lutte pour la mémoire des violations des droits humains dans le passé et la défense des droits actuels en Russie, vacille peu à peu. 

Il se hisse sur le balcon de la cuisine, mais un flash, l’image de ses proches, le sauve et l’empêche de sauter. "Comment pourrais-je, moi, moi – fils de suicidé dont tout le cours de la vie a été canalisé, déterminé par cet abandon du père (…), comment ai-je pu, même une seconde, envisager de leur infliger pareille souffrance jusqu’à la fin de leurs jours ?", écrit Nicolas Werth en ouverture de son dernier ouvrage "Adieu ma Russie" (Les Belles Lettres ).

En mars 1969, c'est son père, le journaliste et correspondant de guerre britannique et d’origine russe, Alexander Werth qui mettait fin à ses jours en sautant par une fenêtre de l’appartement familial à Paris. Pour seul testament, il laisse une demi-feuille A4 avec deux mots : Proschaï Rossija ! (Adieu ma Russie !). Quelques mois après l’entrée des chars soviétiques à Prague, il n’a pas réussi à dépasser son effroi et ses illusions perdues.  

"La manière dont on a été percutés l'un et l'autre par la grande Histoire"

Plus de cinquante plus tard, son fils n'a toujours pas compris son geste. En guise de "thérapie" à sa propre détresse, Nicolas Werth prend la plume et rédige son ouvrage le plus personnel. Un récit de filiation où se mêle en parallèle la vie du père et du fils. "C’est l’histoire de la relation qu’entretenaient mon père et moi-même à la Russie. C’est la manière dont on a été percutés l’un et l’autre par la grande Histoire", explique-t-il. "Ce n’est pas un simple récit autobiographique comme le font certains de mes collègues, parce que c’est aussi un vrai livre d’historien", ajoute-t-il.

D’archives en archives et pour se remettre de son propre état de sidération, Nicolas Werth est parti sur les traces de celui qui l’a laissé orphelin beaucoup trop tôt. Né à Saint-Pétersbourg en 1901, Alexander part en exil en Grande-Bretagne lors de la révolution russe. Devenu journaliste, il est notamment le correspondant de la BBC pendant la Seconde Guerre mondiale. De ce qu’il a vu à Stalingrad ou encore lors du siège de Leningrad, il tire "La Russie en Guerre" (éditions Stock), un ouvrage de référence. "Il était maître dans l’art du témoignage. Pour ce livre, il n’a pas fait de recherche approfondie de type universitaire, il a mis à profit ses rencontres, son expérience et ses carnets de guerre", décrit son fils.

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Nicolas Werth ne cache pas son admiration pour les écrits de ce père disparu prématurément sur "la Russie combattante, souffrante et héroïque de 'la Grande Guerre patriotique'". En devenant lui-même historien de la Russie après avoir intégré l’École normale de Saint-Cloud, il lui a emboîté le pas.

Mais cette fierté n’empêche pas la critique. En retraçant son parcours, il note qu’Alexander a eu un regard ambigu sur la Russie, passant souvent sous silence les crimes du régime soviétique. "Cela s’explique par la conjoncture historique. Comment un antifasciste des années 1930 pouvait devenir anti-stalinien alors que la survie de l’Europe passait par l’alliance avec ce régime ? C’est l’effet Stalingrad. La victoire de l’Armée rouge et l’alliance avec les démocraties à inévitablement amener les gens à refuser de voir de cette façon le régime", résume Nicolas Werth.

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"J'ai pu voir la face la plus sombre du régime"

Des décennies plus tard, le fils n’a pas détourné le regard. Il s’est plongé à corps perdu dans l’étude des rouages de cette violence d’État. Entré au CNRS en 1989, il a travaillé, au gré de ses missions en Russie, sur la collectivisation forcée dont a découlé la grande famine de 1932-1933, sur la répression stalinienne, les procès de Moscou ou encore le tentaculaire système concentrationnaire du Goulag. "Ayant vécu à une autre époque et ayant vécu les dernières années de l’Union soviétique, j’ai été au cœur de l’ouverture des archives et j’ai pu voir la face la plus sombre du régime qui avait été caché. J’ai pu avoir une tout autre approche", souligne l’historien.

De la période la perestroïka (1985-1991), Nicolas Werth rapporte un souffle, celle de ses rencontres et de ses échanges avec les intellectuels russes, dans un pays en plein ébullition : "C’était une époque absolument exaltante. On voyait véritablement comment un système totalitaire autoritaire était en train de se lézarder petit à petit et comment on est arrivé à cette formidable libération de la parole qui n'avait eu lieu jusqu'alors qu’entre février et octobre 1917. Mais aujourd'hui, avec le recul, on se rend compte que cette petite parenthèse n’a finalement duré qu’entre 1986 et 1993".

Alors que la Russie prend un autre tournant, Nicolas Werth continue ses allers-retours, passant près de vingt ans de sa vie dans ce pays. Il s’investit aussi de plus en plus dans l’association Memorial, fondée en 1989, notamment par le dissident soviétique Andreï Sakharov, pour documenter et préserver la mémoire de millions de victimes oubliées des répressions soviétiques, mais aussi celle de leurs bourreaux.

"Nous avons refusé de voir la perspective d’une guerre à grande échelle"

Mais en 2018, il est expulsé du pays, officiellement pour avoir transgressé les règles d’utilisation des visas. Trois ans plus tard, la Cour Suprême russe prononce la dissolution de Memorial l’accusant d’enfreindre la loi sur les agents étrangers. Aux premières loges de cette répression, Nicolas Werth a "vu se développer la dictature poutininenne de plus en plus fortement", pourtant il reconnait n’avoir pas vu venir l’invasion russe en Ukraine.

"Je pense que comme beaucoup d’Européens et de Français en particulier, nous sommes une génération gâtée à la paix. Nous avons refusé de voir la perspective d’une guerre à grande échelle comme l’a entreprise la Russie contre l’Ukraine", admet-il en faisant le parallèle avec "l’erreur" de son père qui n’avait pas vu l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968.

Cet attachement viscéral des deux hommes pour la Russie les a atteint tous les deux dans leur chair. "C’est quelque chose qui est d'une force assez incroyable, sans doute mortifère", résume pudiquement Nicolas Werth. Mais là où le père a quitté la scène, le fils a choisi de réparer cette blessure en étudiant leurs deux destins.

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"Aucun espoir d'un changement quelconque"

Ce voyage se termine sur des adieux. Ceux d’un homme qui sait qu’il ne retournera pas en Russie, "ce pays dont le régime aura commis, au cours des dernières années, tant et tant de crimes : crime d’agression, crimes de guerre, crimes contre l’humanité".Lucide, l’historien pense que "la dictature va continuer au-delà de son espérance de vie". "Il n’y a aucun espoir d’un changement quelconque vu la puissance des structures de force comme l’armée, le complexe militaro industriel et le FSB, héritier du KGB", insiste-t-il. "Toutes les forces d’opposition sont à tel points décimées que je ne pense pas qu’on puisse entrevoir une étape démocratique à moyen terme".

Malgré ce constat, Nicolas Werth ne baisse pas les armes. Toujours président de Mémorial France, Nicolas Werth multiplie aussi les actions pour sensibiliser au sort des prisonniers politiques en Russie. "Nous en avons recensé 4 600. Nous allons publier en 2027 chez Gallimard un livre intitulé "Les dernières paroles", qui regroupent celles prononcées par des accusés politiques lors de leur procès".

Même s’il ne se rend plus dans son pays de coeur, il va plusieurs fois par an en Ukraine. Là encore, avec sa casquette d’historien, il étudie l’impact de ce conflit, qui va bientôt atteindre la durée de la Seconde Guerre mondiale, sur la société ukrainienne. "Je m’intéresse tout particulièrement à la manière dont un pays résiste et affiche sa résilience sur le long terme", décrit-il. "Il faut absolument que nous continuions et que nous développions l’aide à Ukraine. C’est vital. Elle est le rempart de l’Europe".