En Cavale Depuis 20 Ans, Joseph Kony Toujours "Actif" au Sein de L’Armée de Résistance du Seigneur
Une cavale sans fin. Visé depuis plus de vingt ans par un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale (CPI), Joseph Kony demeure introuvable. Entré en guerre à la fin des années 1980 contre le régime ougandais, ce chef rebelle a semé la terreur, à la tête de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA), multipliant massacres et kidnappings d'enfants, enrôlés par milliers pour combattre ou assouvir les appétits sexuels de ses chefs.
Ancien enfant de cœur, autoproclamé messie, prophète et messager de dieu, Joseph Kony a créé ce groupe rebelle en 1987 dans le but de renverser le dirigeant Yoweri Museveni et imposer un régime théocratique basé sur les dix commandements de la Bible.
Une insurrection sanglante qui a fait plus de 100 000 morts et plus de deux millions de déplacés, principalement dans le nord de l'Ouganda, selon l'ONU.
Résurgence En Centrafrique
Chassé du pays en 2006 par l'armée nationale, le groupe a progressivement disparu des radars, bien qu'il demeure présent dans les zones frontalières isolées d'Afrique centrale.
Mais depuis quelques mois, la LRA fait à nouveau parler d'elle. Les autorités de la République centrafricaine s'inquiètent d'une recrudescence d'attaques dans l'est et le sud-est du pays. Au moins 25 enfants y ont été enlevés lors de plusieurs raids dans des villages attribués à la milice funeste de Joseph Kony.
Pour en savoir plus sur la résurgence du mouvement, ses ressorts et les poursuites judiciaires contre son fondateur, France 24 s'est entretenu avec Leonie von Braun, substitute du procureur à la CPI et cheffe d'enquête sur l'affaire Joseph Kony.
France 24 : L’Armée de résistance du Seigneur semblait avoir quasiment disparu ces dernières années. Comment interprétez-vous ces nouvelles attaques ?
Leonie von Braun : La LRA est beaucoup moins puissante qu'elle ne l’était dans les années 2000. L’organisation était très hiérarchisée avec quatre brigades, estimées chacune à plusieurs centaines de combattants. Elle opère aujourd'hui à une échelle bien plus réduite.
Ses combattants restent cependant actifs avec une stratégie de survie très similaire à celle utilisée dans le nord de l’Ouganda, puis, lorsqu'ils ont été chassés de leur pays, au Soudan du Sud et en République démocratique du Congo.
Ainsi, en Centrafrique, nous observons des attaques contre les villages situés dans la région où ils établissent leurs camps. Les civils sont enlevés afin d’être réduits en esclavage.
Ces informations montrent qu’ils sont encore armés et prêts à commettre des actes de violence. Plus ils enlèvent de personnes, plus ils se renforcent. Ils ont toujours agi de la sorte. Ils kidnappent des enfants parce qu’ils sont faciles à endoctriner et ils en font des combattants. En quelques années, ils obtiennent des soldats capables de manier des fusils et de lancer des grenades.
Même si la LRA est affaiblie, le risque demeure très élevé pour les populations locales avec ce genre d’organisations qui sont prêtes à commettre les pires atrocités pour assurer leur subsistance.
Vous évoquez l'embrigadement des enfants, or ce mouvement se définit comme chrétien. Cet embrigadement se fait-il sur des bases religieuses ?
La LRA trouve son origine dans un autre mouvement de rébellion ougandais, le Mouvement du Saint-Esprit, fondée dans les années 1980 par une femme nommée Alice Auma. Elle se faisait appeler Lakwena, du nom de l'"esprit" dont elle affirmait recevoir les ordres. Ce groupe avait déjà tenté et échoué à renverser le pouvoir.
Joseph Kony en a ensuite pris le contrôle. La LRA n'est pas un mouvement chrétien au sens strict mais un mouvement syncrétique qui mélange christianisme et croyances locales. Son leader utilise la croyance dans les esprits pour instiller la peur au sein de ses troupes. Mais l'endoctrinement se fait avant tout par la violence.
Les enfants sont soumis à des rites d’initiation, des actes extrêmement violents qui les brisent littéralement, puis on leur explique les règles. À titre d'exemple, faire tomber une casserole de nourriture est puni de coups violents, au même titre que le fait de refuser un rapport sexuel avec un commandant. Une tentative d'évasion équivaut à la mort ou une expérience de mort imminente. Les enfants sont exposés à un système de mesures disciplinaires des plus sévères avec de nombreuses règles afin d'obtenir d'eux une obéissance totale.
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La CPI a émis un mandat d'arrêt contre Joseph Kony en 2005. Il a fait l'objet d'une traque intense, y compris de la part des États-Unis, qui ont fixé une récompense de cinq millions de dollars pour toute information le concernant. Comment expliquer qu'il soit toujours en cavale ?
Il y a eu de très grandes campagnes médiatiques sur les réseaux sociaux afin d'obtenir son arrestation, notamment autour de 2012 et lorsque les États-Unis ont déployé des forces spéciales en Afrique centrale pour retrouver sa trace.
Sa capacité à rester sous les radars s'explique par plusieurs facteurs. D'une part, sa connaissance du terrain, sa compréhension approfondie de la géographie de la région, et d’autre part, sa capacité à endurer les épreuves.
Il ne s'agit pas bien sûr de lui jeter des fleurs, mais force est de constater que Joseph Kony a fait preuve d'une extrême résilience sur le plan physique et psychologique. Il a enseigné aux membres de son groupe comment survivre dans la brousse dans des conditions extrêmement difficiles, comment anticiper les changements dans la zone, et est parvenu à mettre en place un réseau d’information, peu sophistiqué technologiquement mais très efficace pour échapper à la surveillance, et surtout continuer à mener des opérations criminelles.
Par ailleurs, la nature même de ce groupe pose un problème majeur car il est composé d'un grand nombre d'enfants. Toute planification d’une opération doit prendre en compte le risque encouru par ceux qui ne sont pas armés, qui ne sont pas des combattants et qui ne sont en rien responsables de leur situation. Il faut donc trouver le bon moment pour agir. Un contexte d'autant plus compliqué qu'il est difficile d'obtenir des informations fiables et actualisées sur ce groupe.
Que savons-nous aujourd'hui de Joseph Kony ? Il aurait 65 ans, avez-vous la certitude qu'il est toujours vivant ?
Nous surveillons de très près l’Armée de résistance du Seigneur et nous mettons tout en œuvre pour obtenir la reddition et l'arrestation de son chef. Les dernières informations dont nous disposons indiquent qu’il est toujours en vie. Il n’est pas le seul chef au sein de ce groupe. Il existe une hiérarchie. Et compte tenu de son âge, on peut peut-être en déduire qu’il n’est pas en première ligne sur le plan opérationnel. Mais il est toujours actif et bien présent au sein de la LRA.
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Après 20 années d'enquête, pensez-vous qu'il est toujours possible que Joseph Kony soit un jour traduit en justice ? Que représente cette affaire pour la crédibilité de la CPI ?
Cette affaire a une importance particulière en raison de la gravité des crimes commis contre les membres les plus vulnérables de la société. Les preuves montrent que des milliers d’enfants et de femmes ont été enlevés rien que pendant la période relevant de notre compétence, du 1er juillet 2002 au 31 décembre 2005. C’est une affaire d’une ampleur considérable, la plus importante que nous ayons eu à traiter en matière de criminalité contre les enfants.
D’une certaine manière, cette affaire teste les limites de la CPI car nous ne disposons pas de notre propre police. Nous émettons des mandats d'arrêt dont la prise en compte et l'exécution repose sur la coopération des États. Mais il est extrêmement important pour nous de le traduire enfin en justice et nous sommes persuadés que c'est encore possible. Personne n’aurait pu penser que [Slobodan] Milosevic, Charles Taylor et bien d'autres encore répondraient de leurs actes devant la justice internationale. Nous poursuivons donc nos efforts.